Ma première sortie vtt après l’hiver a commencé à la Combe à la Serpent, à Dijon, avec un chuintement sec de chaîne et une boue froide sur le mollet. Dans mes notes pour Burgundy Bike, je suis parti pour une boucle simple, sans chrono. J’avais l’idée de tenir 40 minutes et de rentrer propre. En tant que mécanicien, j’ai tout de suite regardé la transmission, puis la roue arrière quand elle a glissé sur une racine humide. Au bout de 25 minutes, je me suis retrouvé plus raide que prévu, et j’ai compris que mes réflexes avaient pris la poussière.
Ce que j’avais en tête avant de partir
J’avais quitté le travail à 18 h 20, après une journée où mes mains avaient déjà tiré sur des clés et des gaines. À 52 ans, avec ma femme et mes deux enfants à la maison, je ne pars pas pour de longues virées improvisées. J’avais prévu 24 km et 310 mètres de montée, juste assez pour voir si le vélo et moi parlions encore la même langue. Mon VTT est un milieu de gamme, rien de luxueux, et ça me va très bien pour ce genre de reprise.
J’ai été convaincu que le souffle allait me lâcher avant tout. J’avais laissé le vélo au repos pendant 6 semaines, après l’hiver, et je voulais surtout éviter la chute idiote. Je cherchais une reprise propre, pas une séance de bravoure. Je pensais surtout aux cuisses, parce qu’elles râlent en premier dans les bosses. En vrai, je redoutais moins la montée que les passages gras, où la mémoire du corps joue des tours.
Mon travail de mécanicien m’a appris à me méfier des petits bruits qui s’installent vite. Je pensais que mes points faibles seraient le cardio et les jambes, pas le freinage. Je voulais aussi vérifier un léger frottement du disque arrière, entendu au rangement de fin de saison. J’avais gardé ça dans un coin de la tête, sans imaginer que ce détail reviendrait dès les premières minutes.
J’étais sûr de moi sur le papier, moins sur la terre humide. J’avais lu et entendu, mille fois, que tout revient après un quart d’heure de roulage. Cette fois, j’ai voulu le vérifier sur un sentier connu, sans me raconter d’histoires. Je me suis dit que le vélo me pardonnerait mes angles morts. Il ne l’a pas fait tout de suite.
Quand j’ai réalisé que ça n’allait pas
Les premiers mètres m’ont vite calmé. La chaîne a laissé un chuintement irrégulier dès les coups de pédale, comme si elle râpait encore la poussière de l’hiver. La fourche ne s’enfonçait pas d’un coup, mais par petits mouvements secs, et chaque racine me renvoyait un tressautement dans les poignets. J’avais gardé 1,8 bar à l’avant et 1,9 à l’arrière, comme en juillet, et le vélo rebondissait sur chaque relief. Mes épaules sont montées sans que je m’en rende compte, et la nuque a commencé à tirer avant le premier vrai virage.
La première vraie alerte est arrivée dans une épingle humide. J’ai freiné trop tard, puis trop fort. La roue arrière a fait un chhh sur la feuille mouillée, et l’avant a chargé d’un coup. J’ai été frappé par la brutalité du décrochage. Je me suis retrouvé à moitié posé, le pied déjà sorti, puis reparti de travers sur deux mètres. J’avais voulu entrer propre, et j’ai fini large, avec cette sensation bête d’avoir cassé ma propre trajectoire.
À partir de là, j’ai commencé à rouler crispé. Mes mains serraient le cintre comme un étau, et j’avais cette sensation de guidon en bois dans les portions rapides. Au bout de 12 km, j’ai eu des picotements dans les paumes, puis les pouces se sont engourdis. J’ai regardé trop près de la roue, pas assez loin dans les sorties de courbe, et je me suis retrouvé à couper mes trajectoires au lieu de les préparer. J’ai aussi senti le levier de frein tirer plus loin que d’habitude, avec un mordant irrégulier qui ne me plaisait pas du tout.
Dans la descente suivante, j’ai freiné en continu au lieu de freiner par à-coups. Le disque a chauffé, et le frein avant a mordu par secousses au lieu de s’enclencher net. J’ai aussi eu le mauvais réflexe de me mettre trop en arrière dès que le terrain paraissait sale. Ça a allégé l’avant et allongé mes freinages. J’ai eu du mal à garder le regard loin. Je fixais la roue, puis la racine juste devant, et je ratais l’entrée du virage au lieu de la préparer.
Le détail qui m’a le plus agacé, c’est la transmission. J’entendais un petit clic à chaque relance, puis un frottement intermittent du disque quand je me remettais en danseuse. La fourche restait un peu collée dans les premiers mètres, comme si l’huile avait besoin de se réveiller. Je n’avais jamais mesuré à quel point ces petites duretés cassent la confiance. Pas terrible. Vraiment pas terrible. J’ai même hésité à faire demi-tour après la troisième épingle ratée.
Petit à petit, les gestes sont revenus
Au bout de 23 minutes, j’ai senti mes épaules descendre d’un cran. La prise sur le cintre s’est relâchée, et la trajectoire a cessé de zigzaguer à l’entrée des virages. J’ai arrêté de combattre chaque caillou. J’ai fini par laisser le vélo filer un peu entre deux racines, et le corps a suivi. Là, j’ai compris que la sortie n’était pas perdue. J’avais juste mis trop de tension dans chaque geste.
J’ai baissé la pression en rentrant dans le deuxième secteur. J’ai passé l’avant de 1,8 à 1,6 bar, et l’arrière de 1,9 à 1,7 bar. Le vélo a cessé de taper sur les racines et a posé le pneu avec un bruit plus sourd. J’ai aussi freiné avant les épingles, pas dedans, et j’ai regardé deux appuis plus loin. Le changement s’est vu tout de suite dans les virages serrés, où la roue arrière a cessé de chercher la fuite à la première feuille humide.
Une fois les mains moins crispées, j’ai retrouvé du plaisir dans les relances. Le souffle restait court sur les bosses, mais la chaîne a retrouvé un bruit plus franc après un petit coup de lubrifiant essuyé sur le bord du sentier. À 35 minutes, je pouvais relancer sans penser à chaque geste. Mon VTT n’avait rien d’extraordinaire, et c’est justement pour ça que j’ai vu la différence. Quand tout est propre, le pédalage devient plus discret, et les appuis reviennent sans qu’on force.
Ce que je sais maintenant que j’ignorais au départ
Ce soir-là, j’ai compris que le problème n’était pas seulement ma forme. Le vrai casse-tête venait de mes mauvais réflexes, surtout sur terrain humide. J’avais cru que mes jambes allaient lâcher les premières, mais c’est ma façon de freiner qui m’a mis dans le rouge. Le vélo n’avait pas tant changé. C’était mes gestes qui avaient pris la poussière. La reprise m’a montré ça sans ménagement.
Je retiens surtout le contrôle du vélo avant de repartir. La chaîne, je l’avais laissée trop sèche après le rangement de novembre, et le petit frottement du disque arrière m’avait déjà prévenu. Un nettoyage rapide et un peu de lubrifiant m’auraient épargné une partie du bruit. Pour un étrier qui continue à tirer de travers, je ne m’entête pas. Je passe par l’atelier, et je laisse ça à quelqu’un qui ne se bat pas avec le terrain en même temps.
Avec le recul, je ne referais pas cette reprise au hasard. Je partirais plus doucement, sur une boucle connue de 18 km, avec moins de bosses et moins de pièges. Je garderais aussi un œil sur la fatigue des avant-bras, parce qu’elle arrive plus vite que les cuisses sur les sentiers cassants. J’ai vu ce décalage plus d’une fois, sur moi comme sur des copains de sortie. Le cœur dit oui, les mains disent stop. Et quand les mains lâchent, tout le reste suit.
Cette reprise résume surtout ce que je vis quand je repars après l’hiver, avec un vélo correct mais encore mal réglé et une fatigue encore dans les bras. Elle parle aussi à ceux qui rentrent tard du travail et repartent avec la journée encore en tête. Quand je suis rentré par la Combe à la Serpent, j’avais retrouvé assez de calme pour accepter mes erreurs sans me raconter d’histoires. Pour moi, cette première sortie a surtout servi de rappel : sans chrono, on voit tout de suite ce qui manque et ce qu’il faut reprendre.



